AYAKO DAVID KAWAUCHI

  • 2017

Ce qui survit (en duo avec Coraline de Chiara), Galerie Detais, Paris

  • 2016 

Sakura II, 30ème anniversaire de l’accident nucléaire à Tchernobyl, Arcueil

  • 2015

Les éphémères, Galerie municipale Julio Gonzalez, Arcueil

Dessins, Le Clos Des Cimaises, Saint-Georges-du-Bois

  • 2014

Livre à Vivre, Galerie Polad Hardouin, Paris

  • 2012          

Centre d’art Albert Chanot, Clamart

A l’ombre des jeunes filles, Galerie Grand’Rue, Poitiers

  • 2011

Centre d’art culturel Max Juclier, Villeneuve-la Garenne 

  • 2009

Solo Show, Galerie Strenger, Tokyo

  • 2017

Salo V, Salon du dessin érotique, Les Salaisons, Romainville

  • 2016

La Vie de Château, Galerie Detais Paris

Who’s afraid of wild?, Galerie Detais, Paris

Papier Bitte!, Galerie C, Neuchâtel

  • 2015

Histoires de prendre son temps, Château des Ducs de Bourbon, Montluçon

  • 2014

Cadavre exquis à la plage, Projektraum Ventilator 24, Berlin

  • 2013

Once upon a time, Galerie C, Neuchâtel

  • 2012

Catharsis, Galerie Polad Hardouin, Paris

  • 2011

Borne, Galerie C, Neuchâtel

  • 2010

Zhejiang Art Museum, Hangzhou

Tokyo Art Fair, Tokyo

  • 2009

Tokyo contemporary art fair, Tokyo

  • 2008

Tokyo Contemporary Art Fair, Tokyo

  • 2006

Panorama de la jeune création, Pavillon d’Auron, Bourges

51e Salon de Montrouge, Montrouge

Quand le mathématicien Alexandre Grothendiek fonde le groupe Survivre au courant de l’été 1970, il dresse le constat d’un divorce entre une recherche scientifique devenue abstraite à force de traquer les mécanismes de la Nature et la représentation que le grand public se fait de cette apparente magie noire. Pour Survivre, Grothendiek propose de se défaire de la mystique du sens caché.
C’est au domaine du caché, de ce qui se dérobe au visible, qu’appartient la première image : imago, le terme désigne dans la Rome antique le portrait du défunt, moulé dans la cire ou le mortier à même le visage éteint. A défaut de pouvoir faire sur-vivre les mortels, il s’agit de les sur-voir, de les voir par-delà leur absence ; ce même réflexe de conservation animera les portraits du Fayoum à partir du 1er siècle de notre ère, et encore les premiers daguerréotypes, réalisés post-mortem. Sculpture, peinture et photographie s’originent dans le dépassement de cette charnière entre vie et mort. Cette relation travaille l’exposition Ce qui survit d’Ayako David-Kawauchi et Coraline de Chiara à la Galerie Detais.

Au travers de portraits réalisés au fusain, à la pierre noire ou au pastel gras, plus rarement à l’huile ou à l’acrylique, Ayako David Kawauchi semble faire flotter têtes et bustes sur le papier, à l’instar des yūrei, ces jeunes filles fantômes cherchant à entrer en contact avec les vivants.
Travaillant à partir de modèles vivants, l’artiste déplace leurs regards, qui ne croisent jamais celui du regardeur.
Perdus dans leurs pensées, ils regardent ailleurs ou nous tournent le dos, ouvrant notre propre regard à un prolongement indéfini. L’espace du dessin n’est déjà plus celui des corps qui lui font face : l’image n’est plus du ressort du monde physique.
Absorbée dans la contemplation de mondes extérieurs auxquels nous n’avons pas accès, une petite fille se tient près d’une fenêtre, devant un album ou sur la marge d’une pièce ouverte sur un néant bleu. Le cadrage ne donne à voir que son geste de voir, projeté vers un invisible qui ne se livre que par indices, comme un puzzle. Avalée par un bonnet ou par une chevelure, refermant les mains sur la bouche ou sur une coupe comme portée dans un rituel indécryptable, la petite fille, à chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, se réfugie dans son mutisme.
Evoquant les icônes saintes ou les martyrs céphalophores portant leur tête dans leur main dans un ostensible renoncement au monde, les portraits sur fond doré forment un panthéon où se croisent des artistes, des critiques – des visionnaires.
Autonomes, toutes ces figures émergent de l’aplat, en positif.

Jean-Christophe Arcos, 2017

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Voici ce qui me touche parfois : les œuvres d’un artiste discret, que l’on voit peu, et que je découvre avec d’autant plus de fraîcheur. Ç’a été le cas lors de ma visite à l’atelier d’Ayako David Kawauchi juste avant qu’elle n’installe son exposition personnelle à Arcueil. Sur les murs s’étalait Sakura, une grande composition entièrement au fusain et à la pierre noire, dont le format devait s’adapter aux dimensions de la galerie municipale Julio Gonzales, et qui, dans l’atelier, enveloppait le visiteur. Plus qu’une composition, ce dessin relève de la tapisserie, façon Bayeux, du cycle médiéval, de la saga.
Ce sont des figures humaines côte-à-côte, recueillies, livrées à elles-mêmes, porteuses d’un secret. Derrière elles,  défilent à la fois l’espace et le temps. Il y a à l’évidence une narration à déchiffrer, indiquée par des symboles personnels, discrets, énigmatiques.
Ces personnages ont quelque chose de gauche et nous regardent depuis un monde légèrement décalé par rapport au nôtre, comme si elles n’étaient pas tout à fait de chair. Ce sont leurs émotions qui les animent presque en transparence, et en font des êtres tout en frémissements et en retenue.
La pierre noire et le fusain font que ces portraits (aussi bien dans Sakura que dans les autres dessins de l’artiste) possèdent à la fois une sombre intensité et de la transparence, un mélange de pesanteur et de grâce. L’émotion afflue derrière la frange des sourcils et s’y concentre, lavant la peau à son passage, la laissant claire et comme illuminée.

Anne Malherbe, 2015

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Qui sont les éphémères ? Il y a des insectes du même nom qui vivent à l’état de larves pendant plusieurs années, puis, à peine éclos, ne vivent à l’air libre que quelques heures. Prestement, brûlant leurs vies dans l’absolue croyance de leurs actes ; avant de s’éclipser. Sont-ce ces éphémères qu’Ayako David-Kawauchi nomme aussi « les êtres mis à nu par la guerre économique », les victimes de la misère sociale ou encore de catastrophes comme celle de Fukushima ? L’artiste rend hommage à ces figures malmenées: mais, sans misérabilisme, si elle les présente dans leur nudité, c’est pour mieux révéler leur pouvoir de régénération. L’artiste dessine de telles fulgurances, souvent incarnées par des enfants, ces êtres passagers par excellence. C’est au prix d’une « bataille de fusains » qu’elle travaille longuement avec ses modèles, parfois années après années, dans l’espoir de saisir la sincérité d’un geste de la main, ou la pudeur d’une paupière fermée. Elle aime à dire qu’elle enlève tout maquillage pour dévoiler et faire tomber les masques. Sur de grands fonds noirs ou blancs dont certains sont légèrement teintés de bleu ou de jaune, elle compose des scènes dans lesquelles les figures semblent flotter, dans des cieux ou des voix lactées. Lorsque l’artiste parle de ses influences, elle cite Odilon Redon pour la force bouillonnante de ses noirs et son mystère, ou encore William Kentridge pour l’énergie engagée de son trait.Mais, Ayako Kawauchi opère, de manière toute personnelle, des processus de cristallisation, dans la pleine force de sa présence.

Léa Bismuth, 2015

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J’ai eu la chance de voir Ayako au travail. D’abord une grande surface blanche. Elle arrive à son nouvel atelier, trouve des modèles, tisse des liens, remplit son carnet de rendez-vous avant de remplir son dessin. Elle travaille d’après modèle au fusain. Elle a commencé en représentant de front des personnes qu’elle ne connaissait pas. Une tête puis une autre, puis une autre, puis une autre, de journée en journée, précisant l’intimité, discutant avec son français approximatif, rassurant et impudique, gommant les doutes après les séances de pose. Comment raconter une épopée, une scène avec une cinquantaine de protagonistes aujourd’hui? Qu’est-ce qui fait masse? Nous relie encore? On reconnaît dans la composition une structure qui ressemble au jugement dernier de Michel Ange. Quand on amasse autant de figures, Il faut bien un ordre dans la composition, une manière de raconter. Le bas est sombre, empli d’inquiétude, de chute, et je dois dire d’un très beau crâne, tandis que le le haut du dessin, légèrement bleuté est plus aérien. Il y a des fils rouges qui traversent la composition : ils s’attachent aux mains des jeunes filles, en font des pantins ou des esclaves. Ils ne se rejoignent pas vers un bourreau putatif, un dieu manipulateur, peut-être sont elles entravées par elles même. De l’inquiétude, du doute, de la fragilité, du relâchement, de l’incrédulité marquent ces jeunes visages. Poser pour quelqu’un, c’est ne rien faire qu’être, sentir le temps qui passe, prendre conscience de la fugacité de l’existence, devenir grave, qu’on ait treize ans ou cinquante ans. Cette inquiétude et cette jubilation à exister, Ayako en a fait une composition. Qu’est-ce qui relie les hommes sinon d’être vivants et de le savoir? Cela peut paraître bête, tautologique, mais on peut être sûr de l’intensité de cette vérité. Parce que c’est bien cela qui fait la plus grande force d’Ayako : partant d’un outil des plus primitifs, des plus simples, un fusain, elle arrive à un trait des plus personnels, une ligne qui palpite. Bref à rendre présent quelqu’un qui se sait présent pour un petit bout de temps, avec un morceau de bois brulé.

Thomas Lévy-Lasne, 2012